Quelles évolutions pour la construction durable en France en 2026 ?

Camille VivienMatthieu Lemaire

Par Camille VIVIEN, CEO et Matthieu LEMAIRE, Growth Marketer

12 min de lecture

Miniature RSEE

Environ 500 études carbone de bâtiments sont produites chaque jour ouvré en France. Ce seul chiffre dit le basculement : la construction durable n’est plus un discours de pionniers, c’est une pratique quotidienne des agences d’architecture et des bureaux d’études. Comme nous l’avions fait pour mesurer la croissance du BIM en France, nous avons cherché des signaux objectifs, mesurables et sourcés, qui permettent de répondre à une question simple : où en est réellement l’adoption de la construction durable en France ?

L’enjeu n’a rien d’anecdotique : sur l’ensemble de son cycle de vie, le bâtiment pèse près d’un quart de l’empreinte carbone de la France, et une large part de cet impact se joue dès la construction, dans le choix des matériaux. La réponse tient en cinq indices. Le premier est réglementaire, les autres viennent du terrain : le volume d’études carbone réellement produites, l’offre de formation, la donnée environnementale des industriels et la dynamique des labels volontaires. Pris isolément, chacun raconte une partie de l’histoire. Mis bout à bout, ils montrent une filière qui a déjà basculé : de l’architecte au promoteur immobilier, le carbone est devenu une donnée de projet au même titre que le coût ou les délais.

Au programme de cet article :

  • la RE2020 et sa trajectoire de seuils carbone jusqu’en 2031 ;
  • les quelque 130 000 études ACV produites chaque année, comptées par l’observatoire officiel ;
  • les plus de 100 formations supérieures que nous avons recensées ;
  • la croissance de la base INIES et des données environnementales ;
  • l’essor des labels bas carbone, au-delà de toute obligation réglementaire.

1. L’indice réglementaire : la RE2020 et sa trajectoire carbone

Le premier indice est le plus structurant. La RE2020 s’applique aux logements neufs depuis le 1er janvier 2022 ; elle s’est étendue en juillet 2022 aux bureaux et aux bâtiments d’enseignement. Sa nouveauté radicale par rapport à la RT2012 tient en une phrase : la France est l’un des tout premiers pays au monde à imposer une analyse du cycle de vie (ACV) systématique pour construire.

Concrètement, chaque projet soumis à la RE2020 doit calculer son indicateur Ic construction, qui mesure l’impact carbone des produits de construction, des équipements et du chantier, exprimé en kgCO₂eq/m². Et ce calcul n’est pas déclaratif : il fait l’objet d’une attestation au dépôt du permis de construire, puis d’une seconde à l’achèvement des travaux.

Mais l’élément le plus révélateur n’est pas le seuil lui-même, c’est sa trajectoire. La RE2020 a été conçue comme un escalier descendant, avec des paliers en 2025, 2028 et 2031 qui abaissent progressivement les plafonds carbone. Le Guide RE2020 du ministère chiffre précisément cette descente. En maison individuelle, le seuil Ic construction passe de 640 kgCO₂eq/m² pour les permis 2022-2024 à 530 en 2025, puis 475 en 2028 et 415 en 2031. En logement collectif : de 740 à 650, puis 580 et 490. En bureaux : de 980 à 810, puis 710 et 600. Soit une baisse cumulée de 34 à 39 % selon la typologie, en moins de dix ans. Le premier durcissement, celui de 2025, est déjà en vigueur : les projets déposés aujourd’hui composent avec des seuils environ 15 % plus stricts que ceux de 2022.

Pendant que les seuils descendent, le périmètre s’élargit. Extensions et constructions provisoires en 2023, habitations légères de loisirs la même année, puis, depuis le 1er mai 2026, dix typologies tertiaires supplémentaires : hôtels, restaurants, commerces, crèches, bâtiments universitaires, etc.

2. L’indice de production d’études : 130 000 ACV par an

Une réglementation peut rester lettre morte. Le deuxième indice mesure donc ce qui est réellement produit sur le terrain, et il est spectaculaire. Il provient de l’OPEE, l’Observatoire de la performance énergétique et environnementale, produit par la DGALN, la direction générale du ministère chargé de la construction, et exploité en partenariat avec le CSTB. Cet observatoire agrège tous les RSEE, les récapitulatifs standardisés d’étude énergétique et environnementale, déposés depuis l’entrée en vigueur de la RE2020.

Un RSEE correspond à un bâtiment soumis à une étude ACV complète. C’est donc le compteur officiel de la construction durable française. Et que dit ce compteur ? Un rythme d’environ 130 000 RSEE déposés chaque année au stade du permis de construire (entre 118 000 et 143 000 selon les années), un cumul de plus de 560 000 bâtiments depuis janvier 2022, et déjà plus de 133 000 études déposées au stade de l’achèvement des travaux, au 1er mai 2026.

3. L’indice de formation : plus de 100 cursus recensés

Troisième indice, celui qui prépare les dix prochaines années : la formation. Notre équipe a recensé les formations de l’enseignement supérieur français qui intègrent la construction durable et l’analyse du cycle de vie dans leur programme. Le résultat de ce travail : 108 formations, portées par une centaine d’établissements, dans 15 régions de métropole et d’outre-mer, de Bac+3 à Bac+6.

La répartition est parlante :

  • 28 BUT Génie civil, Construction durable (Bac+3, dans les IUT) ;
  • 23 cursus d’écoles d’ingénieurs (ESTP, INSA, Polytech, Centrale Nantes, ENTPE, ESITC…) ;
  • 21 écoles nationales supérieures d’architecture (ENSA) ;
  • 13 masters universitaires de génie civil orientés bâtiment durable ;
  • 11 licences professionnelles des métiers du BTP ;
  • 9 mastères spécialisés dédiés (Bac+6) ;
  • 3 formations BIM intégrant le cycle de vie du bâtiment.

Le détail le plus significatif se cache dans le premier chiffre. Depuis la réforme de 2021, le diplôme national qui remplace le DUT Génie civil s’appelle officiellement BUT « Génie civil, Construction durable ». Autrement dit, la construction durable n’est plus une option ou une spécialisation : elle figure dans l’intitulé même du diplôme qui forme chaque année les futurs techniciens et conducteurs de travaux du pays.

En haut du spectre, les mastères spécialisés se multiplient : le MS Construction et Habitat Durables des Arts et Métiers et de l’ESTP, le MS Responsable Bas Carbone de Projets de Construction de l’ESTP et de l’École Supérieure du Bois, le MS Immobilier et Bâtiment Durables de l’École des Ponts ParisTech, ou encore le MS Green Buildings de l’ENTPE. Les écoles d’architecture ne sont pas en reste, avec des masters dédiés à la construction écologique, au bois ou à la transformation du bâti existant.

Chez Time To Beem, nous observons cette dynamique de l’intérieur : des enseignants nous sollicitent pour outiller leurs cours d’ACV, et nous avons ouvert une licence éducative de notre logiciel pour y répondre. Quand les écoles s’équipent des mêmes outils que les acteurs de la conception, c’est que la compétence carbone est en train de devenir un prérequis d’employabilité.

4. L’indice de la donnée environnementale : la base INIES

Quatrième indice, moins connu du grand public mais très révélateur : la donnée environnementale des produits de construction. Pour calculer l’impact carbone d’un bâtiment, il faut connaître l’impact de chaque produit qui le compose. Ces données sont regroupées dans la base INIES, la base nationale de référence, sous forme de FDES (fiches de déclaration environnementale et sanitaire) pour les produits de construction et de PEP (profils environnementaux produits) pour les équipements.

Les compteurs de la base parlent d’eux-mêmes. Au moment où nous écrivons ces lignes, INIES affiche près de 4 900 FDES, qui couvrent plus de 310 000 références commerciales de produits de construction, et plus de 1 700 PEP côté équipements. Le cap des 6 000 déclarations environnementales disponibles a été franchi en avril 2025, moins d’un an après celui des 5 000, en juin 2024. Derrière les fiches, ce sont les industriels qui s’engagent : fin 2024, la base comptait 567 organismes déclarants de FDES, en hausse de 26 % sur un an, et 101 déclarants de PEP, en hausse de 23 %, selon le baromètre officiel de la base. Les FDES de produits biosourcés progressent encore plus vite : 88 629 références commerciales couvertes, en croissance de 29 %.

Pourquoi est-ce un indice d’adoption ? Parce qu’une FDES coûte du temps et de l’argent à produire : un industriel ne finance une analyse du cycle de vie de son produit que si ses clients la demandent. Or la mécanique de la RE2020 est incitative : un produit sans FDES se voit affecter une donnée environnementale par défaut (DED), volontairement pénalisante. Résultat, chaque bureau d’études qui optimise son Ic construction pousse les industriels à déclarer, et chaque nouvelle FDES rend l’optimisation plus fine. La croissance à deux chiffres du nombre de déclarants montre que cette boucle vertueuse tourne à plein régime.

Cette montée en qualité se lit déjà dans les études réelles. Sur les bâtiments suivis par le HUB des prescripteurs bas carbone, animé par l’IFPEB et Carbone4, le nombre moyen de FDES par bâtiment est passé de 168 à 191 entre 2023 et 2025, tandis que le recours aux valeurs par défaut (DED) et aux forfaits recule. Les bureaux d’études s’appuient donc sur des données de plus en plus précises, et de moins en moins sur des valeurs pénalisantes.

5. L’indice du marché volontaire : les labels bas carbone

Le dernier indice est peut-être le plus convaincant, car il mesure ce que rien n’oblige à faire. Si la construction durable n’était qu’une contrainte réglementaire, personne n’irait au-delà des seuils. Or c’est exactement l’inverse qui se produit.

Le label BBCA (Bâtiment Bas Carbone), créé en 2016, distingue les opérations qui vont plus loin que la réglementation. Sa croissance s’accélère. Selon l’association BBCA, les labels BBCA Neuf et BBCA Rénovation ont accompagné 813 opérations depuis 2016, soit 5,8 millions de m² labellisés ou en cours de labellisation en France. Le rythme annuel donne la tendance : 2,25 millions de m² engagés ou labellisés en 2025, contre 1,55 million en 2024. La dynamique la plus forte concerne la rénovation bas carbone, avec 1,3 million de m² engagés en 2024, en progression de 90 % sur un an. L’association fédère aujourd’hui plus de 170 membres, et le label s’étend à de nouveaux segments, comme le commerce avec le référentiel BBCA Commerce, élaboré avec de grandes foncières et publié en mai 2025.

Le même signal monte du côté des matériaux. D’après le baromètre de l’AICB, 32,7 millions de m² de matériaux biosourcés ont été mis en œuvre en 2025, en hausse de 16 % par rapport à 2023, et le bois atteint 6,6 % de part de marché dans le logement neuf.

Cette adoption volontaire s’explique par un basculement de la valeur immobilière. Pour un promoteur ou une foncière, afficher un bâtiment bas carbone n’est plus un geste militant : c’est un argument de commercialisation, un critère d’accès au financement (taxonomie européenne, exigences ESG des investisseurs) et une assurance contre l’obsolescence réglementaire, puisque les seuils de 2028 et 2031 sont déjà connus. Le marché a intégré que le carbone est une composante du prix, et il paie pour prendre de l’avance.

Ce que ce faisceau d’indices nous dit

Reprenons les cinq indices. Une réglementation à trajectoire d’émissions carbone descendante jusqu’en 2031. Un compteur officiel qui enregistre 130 000 études carbone par an. Plus de 100 formations qui inscrivent la construction durable jusque dans l’intitulé des diplômes. Une base de données environnementales dont le nombre de déclarants croît de près de 25 % par an. Et un marché qui labellise volontairement des millions de mètres carrés au-delà de toute obligation.

Aucun de ces signaux, pris isolément, ne suffirait. Ensemble, ils décrivent une transition qui a dépassé le point de non-retour : la construction durable en France n’est plus l’affaire de quelques convaincus, elle est installée dans la réglementation, les carnets de commandes, les formations et les bilans des industriels.

Et surtout, ces signaux produisent déjà des résultats mesurables. Sur l’échantillon de bâtiments du HUB des prescripteurs bas carbone, l’impact carbone de la construction neuve a baissé de 20 % en deux ans, de 952 à 783 kgCO₂eq/m² sur l’ensemble du cycle de vie (50 ans), une baisse partagée entre les composants et l’énergie. En deux ans à peine d’application de la RE2020, les pratiques se sont déjà nettement améliorées.

Ce constat rejoint celui de notre article sur la croissance du BIM, et ce n’est pas un hasard : les deux transitions convergent. La maquette numérique contient les quantités dont l’étude carbone a besoin, et l’étude carbone donne à la maquette une valeur nouvelle. C’est précisément le pari de Beem Shot, notre plateforme d’étude carbone RE2020 qui s’appuie sur le BIM pour générer les métrés et produire l’ACV, du concours jusqu’au RSEE. Si vous voulez voir comment ces deux mondes se rejoignent concrètement, réservez une démonstration avec notre équipe.

Merci d’avoir pris le temps de lire

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Questions fréquentes

La RE2020 impose-t-elle une étude carbone à tous les bâtiments neufs ?
Elle s'applique aux logements depuis janvier 2022, aux bureaux et bâtiments d'enseignement depuis juillet 2022, et depuis mai 2026 à dix typologies tertiaires supplémentaires (hôtels, commerces, crèches, bâtiments universitaires...). Chaque projet concerné doit produire une analyse du cycle de vie complète, attestée au dépôt du permis de construire puis à l'achèvement des travaux.
Qu'est-ce qu'un RSEE et pourquoi le compter ?
Le RSEE, récapitulatif standardisé d'étude énergétique et environnementale, est le fichier officiel qui contient les résultats de l'étude énergie et carbone d'un bâtiment RE2020. Un RSEE déposé correspond à une étude ACV réellement produite : c'est donc le meilleur compteur de l'activité construction durable en France, agrégé par l'observatoire OPEE du CSTB.
Que se passe-t-il quand un produit n'a pas de FDES ?
Le calcul RE2020 lui affecte une donnée environnementale par défaut (DED), volontairement majorée. Le bâtiment est donc pénalisé sur son indicateur Ic construction, ce qui incite les prescripteurs à choisir des produits documentés et pousse les industriels à publier leurs FDES dans la base INIES.
Comment se former à l'ACV et à la construction durable ?
L'offre est désormais très large : BUT Génie civil, Construction durable dans les IUT, cursus dédiés dans les écoles d'ingénieurs et d'architecture, masters universitaires et mastères spécialisés bas carbone à Bac+6. Nous avons recensé 108 formations en France, et Time To Beem propose une licence éducative de son logiciel pour les établissements qui souhaitent former leurs étudiants sur un outil professionnel.