Gammes de prestations : faire de votre standard constructif une stratégie carbone

Camille Vivien

Par Camille VIVIEN, CEO

10 min de lecture

Gamme de prestations en promotion immobilière

Chaque promoteur dispose déjà d’une gamme de prestations. C’est le document qui fixe quel carrelage, quelle porte palière et quelle robinetterie entrent dans un programme, pour un niveau de standing donné. Il est utilisé comme un document commercial et contractuel, rarement comme un document technique.

En RE2020, l’Ic construction se calcule pourtant à partir des produits mis en œuvre, et chaque produit tire son impact d’une fiche environnementale. Or une gamme complète, parties privatives et parties communes réunies, dépasse 300 lignes, et chacune désigne un produit. Les données nécessaires au calcul carbone sont donc déjà présentes dans le document, sans y être identifiées comme telles. Une fois la gamme arrêtée, une part importante du carbone de l’opération l’est aussi.

Cet article explique comment transformer ce document en base de travail pour le carbone : ce que nous observons aujourd’hui chez les maîtres d’ouvrage, les trois règles à respecter pour qu’une gamme documentée reste juste, ce que cela change sur vos opérations, et par où commencer.

Ce que votre gamme de prestations fixe déjà du carbone

Une gamme de prestations décrit ce qui sera livré à l’acquéreur, poste par poste, selon cinq niveaux emboîtés : les parties de l’opération (privatives, communes), les groupes (menuiseries, sols et murs, équipements), les sous-groupes qui correspondent à des locaux ou à des ouvrages, les prestations, et enfin les produits retenus pour chacune.

Ce document fixe d’abord un niveau de standing. Entre une opération de logement social et une résidence haut de gamme, le bâtiment peut avoir la même surface et le même principe structurel. Ce qui change, ce sont les produits retenus. Une gamme n’affiche pas toujours de prix, mais elle détermine le coût de sortie de l’opération.

Un document déjà utilisé par toute l’équipe

Une gamme sert aujourd’hui à trois publics. À l’acquéreur, à qui elle tient lieu d’engagement contractuel. À l’architecte et au bureau d’études, à qui elle donne un cadre de conception. À l’entreprise, à qui elle fixe une exigence d’exécution.

Elle peut servir à un quatrième usage : le calcul carbone. Chaque produit de la gamme correspond à une fiche environnementale déposée dans la base INIES. Il ne s’agit donc pas de produire un document supplémentaire, mais d’ajouter cette information à celui qui existe déjà.

Trois façons d’organiser une gamme de prestations

Trois manières d’organiser une gamme de prestations reviennent chez les maîtres d’ouvrage.

La première est un document autonome par niveau de gamme. Il est facile à diffuser aux équipes commerciales, mais comparer deux niveaux impose d’ouvrir deux fichiers.

La deuxième est une matrice croisant les niveaux de gamme et les typologies de logement. Elle est plus compacte, mais une case vide y est ambiguë : elle peut signifier « identique au niveau précédent » comme « sans objet ».

La troisième est un référentiel de produits, avec une ligne par produit, sa marque, sa référence et sa fiche. C’est le format le plus long à constituer, et le plus directement exploitable pour un calcul carbone.

Le constat qui revient. Quel que soit le format, plus de 40 % des prestations sont identiques d’un niveau de gamme à l’autre. Les postes techniques changent peu. L’écart se concentre sur un nombre limité de postes : revêtements, menuiseries, équipements sanitaires, cuisine. Identifier ces postes permet de concentrer l’effort carbone là où il produit un résultat, plutôt que de le répartir sur l’ensemble de la gamme.

Les trois règles d’une gamme de prestations fiable

Documenter une gamme de prestations ne demande pas un outil complexe. Cela demande de respecter trois règles. La première est celle qui pose le plus de problèmes dans les tableurs existants.

Plusieurs produits dans une prestation sont des variantes

Quand une prestation contient plusieurs produits, ce sont des options entre lesquelles le projet choisit, pas des couches superposées. Trois revêtements de sol proposés pour un même séjour sont trois variantes. Leurs impacts doivent être comparés, jamais additionnés.

L’erreur est fréquente et aucune alerte ne la signale : additionner trois variantes multiplie par trois l’impact du poste. C’est le premier point à vérifier dans un tableur existant.

La fiche est rattachée au produit, pas au projet

Une fiche environnementale est valable cinq ans. Elle peut aussi être mise à jour par son fabricant, ou retirée de la base INIES.

Si la fiche est rattachée au projet, sa validité doit être contrôlée opération par opération. Si elle est rattachée au produit dans la gamme, le contrôle se fait une seule fois et vaut pour toutes les opérations qui utilisent ce produit. Un produit porte au plus une fiche, jamais plusieurs.

En pratique, vous devez pouvoir consulter à tout moment le nombre de fiches expirées, celles qui ont une version plus récente et celles qui ont été retirées, puis les remplacer en une seule opération pour toutes les gammes concernées.

L’ordre de grandeur à retenir. La base INIES compte 5 268 fiches de déclaration environnementale pour 341 772 références commerciales de produits de construction, soit environ 65 références par fiche. Une fiche couvre donc rarement un seul produit du marché. Avec une validité de cinq ans, une gamme sans revue régulière contient au bout d’un moment des fiches invalides, sans que personne le remarque.

Un rattachement automatique doit être validé par un humain

Pour être calculée, chaque prestation de la gamme doit être reliée à un élément du référentiel technique de l’outil de calcul. Ce rattachement pourrait être automatisé en comparant les intitulés des deux côtés.

Nous l’avons mesuré. Une comparaison fondée sur les mots ne propose un candidat que pour environ un tiers des lignes, et près de deux propositions sur trois sont fausses. Un exemple : une prestation intitulée « sol » est rapprochée du composant « poteaux du parking en hors sol ». Les deux contiennent le mot « sol », mais l’un désigne un revêtement et l’autre un élément de structure.

Un rattachement automatique doit donc être présenté comme une proposition à valider, jamais appliqué directement. Il réduit le temps de recherche, il ne remplace pas la vérification.

Ce que change une gamme de prestations documentée

Rattacher une fiche environnementale à chaque produit de la gamme demande un travail initial. Voici ce que ce travail permet ensuite.

Vous connaissez votre point de départ. Vous savez ce que pèse votre standard avant de lancer l’opération, au lieu de le découvrir en fin de phase, quand les arbitrages sont figés et que les corrections coûtent cher.

Vous arbitrez sur des données. Monter en gamme a un coût et un impact carbone. Les deux peuvent être comparés au même moment.

Vous chiffrez le carbone d’une option. Une prestation en option ou un travail modificatif acquéreur devient un écart mesurable.

Vous disposez d’un critère de référencement. Demander une fiche à jour à un fournisseur devient une exigence documentée plutôt qu’une demande ponctuelle.

Vous ne recommencez pas le travail à chaque opération. Il est fait une fois, puis réutilisé sur toutes les opérations qui appliquent la gamme.

Ce dernier point est le plus sous-estimé. Sans gamme de prestations documentée, la recherche des fiches recommence à chaque programme, souvent dans l’urgence et par une personne différente. Deux opérations qui utilisent le même carrelage peuvent se retrouver avec deux fiches différentes, donc deux résultats carbone différents, sans qu’on puisse expliquer l’écart. C’est l’une des causes des surcoûts de la RE2020.

Deux usages supplémentaires, en cours de développement

Une gamme qui porte ses fiches ouvre deux usages de plus. Ils ne sont pas encore disponibles dans l’outil, nous les développons actuellement. Nous les décrivons ici parce qu’ils justifient de structurer sa gamme dès maintenant.

En amont : une étude qui démarre avec les données produit

Aujourd’hui, une étude carbone démarre sans données produit. Pour chaque produit, il faut rechercher la fiche, vérifier sa validité, puis l’affecter. Sur plusieurs centaines de lignes, ce travail documentaire représente plusieurs jours.

Quand la gamme porte déjà les fiches, l’étude peut être initialisée avec elles. Les produits prescrits arrivent avec leur donnée environnementale, et l’équipe ne traite plus que ce qui est propre au projet : les quantités, la morphologie et les équipements techniques. C’est le prolongement de ce que nous faisons sur les métrés en phase amont, où les quantités sont générées à partir du modèle 3D.

En aval : contrôler que l’étude respecte la gamme

Une étude peut être juste sur le plan du calcul et fausse sur celui de la prescription. Un fournisseur a été remplacé en cours de projet. Une donnée par défaut a été retenue alors qu’une fiche individuelle existait, avec la pénalité qu’elle entraîne. Le résultat carbone se dégrade sans que personne le voie.

Le contrôle manuel demande d’ouvrir le RSEE et de comparer les déclarations une par une avec ce que la gamme prescrivait. Sur plusieurs centaines de lignes, ce n’est pas réalisable.

Les deux éléments nécessaires existent pourtant déjà. Le RSEE liste chaque fiche utilisée avec son identifiant INIES, et notre lecteur de RSEE sait les extraire. Une gamme documentée porte les mêmes identifiants. Le rapprochement automatique des deux listes reste à développer.

Ce que la comparaison permettra d’identifier. Les prescriptions non calculées, quand une fiche figure dans la gamme et pas dans le RSEE : le produit vendu n’est pas celui qui a été calculé. Les choix hors gamme, quand une fiche figure dans le RSEE et pas dans la gamme : une substitution a eu lieu, à justifier ou à intégrer au référentiel. Les données par défaut évitables, quand une donnée par défaut a été retenue alors que la gamme disposait d’une fiche : la pénalité est subie sans raison.

Ces contrôles répondent à une question que peu de maîtres d’ouvrage peuvent trancher aujourd’hui : l’étude déposée décrit-elle bien le bâtiment vendu ? C’est le prolongement du contrôle des études RE2020. Pour l’architecte, ce serait aussi un moyen simple de démontrer que le projet respecte le standard de son client.

Par où commencer

Partez de la gamme que vous avez déjà. Il s’agit de l’enrichir, pas de la refondre. Une refonte préalable retarde le chantier et n’apporte rien au carbone.

Traitez d’abord les postes qui pèsent. Structure, façades, menuiseries, équipements. Les finitions représentent beaucoup de lignes pour peu d’impact, elles peuvent attendre.

Rattachez la fiche au produit, avec sa marque et sa référence. C’est ce couple qui rend le travail réutilisable d’une opération à l’autre, et qui rendra le contrôle par RSEE possible.

Fixez un rythme de revue. Deux fois par an suffit, à condition que quelqu’un en ait la charge et que l’outil signale ce qui a changé. Les seuils RE2020 se resserrent par paliers : une gamme calibrée il y a trois ans ne l’est plus forcément pour le palier qui s’appliquera à la livraison.

Ne confondez pas la gamme et l’ouvrage. Une gamme liste des produits. La composition d’un mur ou d’un plancher, couche par couche, relève des macro-composants, que l’on constitue une fois et que l’on réutilise d’une opération à l’autre.

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Time To Beem permet aujourd’hui de construire vos gammes de prestations, d’y rattacher les fiches environnementales, de suivre celles qui expirent et de les remplacer en une fois. C’est la base nécessaire aux deux usages décrits plus haut. Pour voir ce que cela donne sur votre propre gamme, nos équipes vous le montrent lors d’une démonstration, avec les promoteurs et bailleurs sociaux comme avec les bureaux d’études.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une gamme de prestations ?

C'est le document par lequel un maître d'ouvrage décrit ce qui sera livré à l'acquéreur, poste par poste, pour un niveau de standing donné. Il s'organise en cinq niveaux emboîtés : parties de l'opération, groupes, sous-groupes, prestations, puis produits retenus. C'est un document commercial et contractuel qui existe déjà chez tous les promoteurs.

Pourquoi la gamme influence-t-elle autant l'Ic construction ?

Parce que l'Ic construction se calcule à partir des produits mis en œuvre, et que c'est la gamme qui fixe ces produits. La structure, les façades, les menuiseries et les équipements représentent l'essentiel du résultat. Un changement de niveau de gamme sur ces postes déplace le carbone bien davantage que des arbitrages sur les finitions.

Plusieurs produits dans une prestation, faut-il additionner leurs impacts ?

Non, jamais. Plusieurs produits sous une même prestation sont des variantes entre lesquelles le projet choisit, pas une composition superposée. Leurs impacts doivent être comparés. Les additionner multiplie l'impact du poste par le nombre de variantes, et aucune alerte ne le signale.

Que faire si un produit n'a pas de fiche environnementale ?

Trois possibilités : utiliser une fiche configurée établie pour ce produit, s'appuyer sur une donnée par défaut en sachant qu'elle est pénalisante, ou demander la fiche au fabricant. La dernière est la plus rentable à moyen terme. Un maître d'ouvrage qui exige les fiches au référencement obtient des fabricants des résultats plus rapides que la réglementation.

Une gamme documentée remplace-t-elle une étude carbone RE2020 ?

Non. L'étude porte sur une opération précise, avec ses quantités et sa morphologie. La gamme fournit la partie réutilisable du travail, c'est-à-dire le choix des produits et leurs données environnementales. Les quantités restent propres à chaque projet.

Faut-il une gamme par région ?

Le plus souvent oui, car les filières et les fournisseurs varient d'un territoire à l'autre. Mais comme plus de 40 % des prestations sont communes d'un niveau à l'autre, il est plus efficace de partir d'une gamme nationale et de ne décliner que les postes réellement dépendants du territoire.