RE2028 : 5 leviers pour réduire l’impact carbone d’un IGH
Après une première analyse architecturale de la Trump Tower, puis une seconde étude dédiée à l’optimisation de son impact carbone pour atteindre la trajectoire RE2025, cette troisième partie pousse l’exercice plus loin : comment réduire davantage l’empreinte carbone d’un IGH pour viser le seuil RE2028 ?
À partir d’une estimation initiale de 587 kgCO₂e/m², nous avons identifié plusieurs leviers d’optimisation compatibles avec l’intention architecturale du bâtiment. L’objectif : améliorer la performance carbone du projet sans remettre en cause sa morphologie générale, ni dénaturer son identité.
Revêtements de sol, éléments superflus, systèmes techniques, matériaux biosourcés : chaque choix de conception peut faire évoluer l’impact carbone global. En combinant ces leviers, la Trump Tower atteint une estimation de 499 kgCO₂e/m², soit un niveau compatible avec la trajectoire RE2028.
Dans cet article, nous détaillons les étapes qui permettent de passer d’un projet encore trop émissif à une conception plus sobre, plus lisible et mieux préparée aux futurs seuils environnementaux.
Levier 1 : hiérarchiser les optimisations sans dénaturer le projet
Avant de modifier les matériaux ou les systèmes, la première étape consiste à définir un ordre d’optimisation. Tous les leviers n’ont pas le même poids carbone, ni le même impact sur l’architecture du bâtiment.
Sur un projet comme la Trump Tower, l’objectif n’est pas de remettre en cause la silhouette générale, mais de travailler sur les choix qui peuvent être ajustés sans altérer l’identité du bâtiment.
Les optimisations doivent donc répondre à trois critères :
- Elles doivent générer un gain carbone mesurable.
- Elles doivent rester compatibles avec les contraintes d’un IGH.
- Elles doivent préserver l’intention architecturale.
Cette approche permet d’éviter les modifications trop lourdes ou trop tardives. Elle aide aussi les équipes de conception à concentrer leurs efforts sur les postes les plus utiles : matériaux répétitifs, surfaces importantes, systèmes techniques et éléments non indispensables.
Pour un architecte, cette hiérarchisation est essentielle. Elle permet de garder la main sur le projet, tout en intégrant progressivement les exigences carbone dans les arbitrages de conception.
Levier 2 : réduire l’impact carbone des revêtements de sol
Sur un IGH, la surface de plancher représente l’un des postes les plus importants en quantité de matière. Même si le revêtement semble être un “lot secondaire”, sa surface cumulée sur l’ensemble des niveaux devient considérable. C’est précisément cet effet de volume qui en fait un levier intéressant en trajectoire RE2028.
De plus, travailler sur ce lot permet d’agir sur une grande surface, de ne modifier ni la structure, ni la façade, ni les systèmes techniques.
Ce levier reste pertinent à condition de vérifier plusieurs éléments :
- L’origine du bois et la fiche environnementale réellement utilisée
- La compatibilité avec l’usage (résistance à l’usure, acoustique, entretien)
- L’impact budgétaire et la disponibilité fournisseur
- La cohérence avec les autres choix constructifs
Plusieurs pistes peuvent être étudiées
- Un sol stratifié permet un gain de 12 points
- Un parquet en bois Douglas naturel (essence locale) permet un gain de 35 points
- Un parquet bois massif toutes essences permet un gain de 56 points
Après optimisation des revêtements de sol, le projet passe de 587 kgCO₂e/m² à 531 kgCO₂e/m².
Levier 3 : supprimer les éléments superflus comme le penthouse
Les volumes additionnels en toiture, les penthouses, les espaces surdimensionnés ou certains éléments de programme très spécifiques peuvent générer davantage de structure, d’enveloppe, de revêtements et d’équipements techniques.
Dans notre étude, la suppression ou la rationalisation de ces éléments permet de réduire l’empreinte carbone tout en conservant la logique générale de l’IGH.
L’enjeu est de distinguer ce qui participe réellement à la qualité architecturale de ce qui ajoute de la matière, de la complexité et des émissions carbone.
Si un ascenseur privatif est prévu pour la penthouse, sa suppression peut réduire l’empreinte carbone de 9 kgCO₂e/m². Cette optimisation semble modeste, mais elle contribue à l’atteinte du seuil carbone final.
Un point sur la typologie des logements
La répartition des typologies influence directement l’empreinte carbone d’un projet, indépendamment de sa surface totale. À surface équivalente, un programme composé majoritairement de petits logements (T1 à T3) génère mécaniquement davantage de matière qu’un programme comportant des logements plus grands.
Chaque logement embarque un socle incompressible d’éléments : salle de bains, cuisine, portes palières, réseaux, équipements sanitaires, ventilation, tableaux électriques. En augmentant le nombre d’unités, on multiplie ces composants. La surface globale du bâtiment peut rester identique, mais le volume de cloisons séparatives, d’équipements techniques et de réseaux croît significativement. Ce sont principalement les lots sanitaires et CVC qui évoluent à la hausse, avec un impact direct sur l’indicateur carbone.
La réglementation prévoit bien une modulation appelée Misurf, destinée à ne pas pénaliser excessivement les projets comportant de petites surfaces moyennes, comme les résidences étudiantes ou certains programmes en zone tendue. Toutefois, ce bonus réglementaire ne compense pas toujours l’augmentation réelle de matière induite par une forte fragmentation du programme. Dans de nombreux cas, l’effet cumulatif des équipements supplémentaires dépasse le bénéfice apporté par la modulation.
L’enjeu est d’intégrer cette réflexion dès la conception, avant que la multiplication des unités ne devienne un facteur pénalisant difficile à corriger en phase étude.
Levier 4 : mutualiser les systèmes techniques
Les systèmes techniques représentent un autre poste important dans l’impact carbone d’un IGH. Chauffage, ventilation, production d’eau chaude, équipements électriques, réseaux et locaux techniques doivent être pensés avec une logique de mutualisation.
Plus le bâtiment est haut, plus les équipements sont nombreux, dimensionnés, et répétés. Chaque équipement ajouté implique de la matière, de la maintenance, des réseaux et des impacts associés
La mutualisation des systèmes techniques consiste à passer d’une logique “équipement par logement” à une logique “équipement partagé”.
Concrètement, cela signifie remplacer des systèmes individuels (chaudières, PAC, unités terminales, ballons ECS…) par un système collectif dimensionné à l’échelle du bâtiment.
Pourquoi la mutualisation est pertinente en RE2028 ?
Dans un système individuel :
- chaque logement possède ses propres équipements
- les composants sont multipliés par le nombre d’unités
- les réseaux sont dupliqués
- la maintenance est éclatée
Cette répétition augmente fortement :
- le volume d’équipements installés
- la quantité de métal, de composants électroniques et d’isolants
- la complexité globale du lot technique
À l’inverse, un système collectif permet :
- de réduire le nombre total d’équipements
- d’optimiser les puissances installées
- de simplifier la distribution
- de concentrer les installations dans des locaux techniques dédiés
En IGH, où le nombre de logements est élevé, cet effet d’échelle devient significatif.
Ici, nous sommes passé d’un système individuel à génération collective, et avons gagné 23 kgCO₂e/m² d’impact carbone.
Levier 5 : Remplacer les revêtements des murs intérieurs par des matériaux biosourcés
Dans notre étude, ce levier concerne certains revêtements intérieurs et éléments répétitifs. L’idée n’est pas de remplacer tous les matériaux du projet, mais d’identifier les zones où des alternatives biosourcées peuvent apporter un gain carbone sans créer de contrainte technique excessive.
Les matériaux biosourcés peuvent être pertinents pour certains lots intérieurs, notamment lorsqu’ils sont disponibles, bien documentés et compatibles avec les exigences d’usage, de sécurité et de durabilité.
Sur un IGH, leur intérêt réside aussi dans l’effet d’échelle. Une solution appliquée sur de grandes surfaces peut avoir un impact important sur l’estimation carbone finale.
Ce levier doit toutefois être abordé avec pragmatisme. Le bon matériau n’est pas seulement celui qui affiche le meilleur impact théorique. C’est celui qui correspond au bon usage, au bon emplacement, aux contraintes du projet et aux attentes de la maîtrise d’ouvrage.
Par exemple, un doublage en bois local permet de stocker du carbone et de réduire l’impact global du projet. Dans notre étude, cette solution peut générer un gain allant jusqu’à 23 kgCO₂e/m².
Combiner les leviers pour franchir le seuil RE2028
Passer la Trump Tower sous les seuils 2028 relevait du pari. Et pourtant, en poursuivant l’effort engagé sur les matériaux, la morphologie et la logique constructive, le projet devient désormais conforme.
L’introduction de matériaux biosourcés, la substitution des revêtements lourds, et une réflexion sur la compacité globale du bâtiment ont permis d’atteindre un équilibre entre esthétique iconique et performance environnementale.
Ce scénario montre qu’un projet de grande hauteur peut répondre aux exigences RE2028 à condition d’être conçu comme un écosystème cohérent, où chaque choix constructif s’appuie sur une donnée carbone maîtrisée.
Plus qu’un simple exercice, cette expérience illustre une conviction forte : la réglementation n’est pas un frein à la création, mais un catalyseur d’innovation architecturale.
La Trump Tower version RE2028 n’est plus un symbole de démesure, c’est celui d’une architecture consciente, sobre et ambitieuse.
Voici une synthèse des actions :
- Parquet bois massif toutes essences : 56 kgCO₂e/m²
- Passage à un système CVC collectif 23 kgCO₂e/m²
- Suppression de l’ascenseur privatif du penthouse : 9 kgCO₂e/m²
- Utilisation de doublage en bois pour les murs intérieurs : 23 kgCO₂e/m²
Ces actions combinées permettent de réduire l’impact carbone à 476 kgCO₂e/m², atteignant ainsi le seuil RE2028.

